En Bolivie, l’agro-industrie attend beaucoup du retour de la droite au pouvoir
Silver Martinez, producteur dans son champ de production de Sorgho, à San Pedro (Bolivie), le 15 août 2025. RODRIGO URZAGASTI POUR « LE MONDE »
Le Monde | 24 août 2025

En Bolivie, l’agro-industrie attend beaucoup du retour de la droite au pouvoir

Par Amanda Chaparro (Santa Cruz et San Pedro (Bolivie), envoyée spéciale)

A Santa Cruz, les gros producteurs de l’agronégoce réclament la fin du « centralisme » et de « l’étatisme » pour rivaliser avec leurs voisins brésiliens et argentins. Le 19 octobre, deux candidats de droite s’affronteront au second tour de la présidentielle.

L’agronégoce rêvait d’être débarrassé de la gauche au pouvoir en Bolivie. Son vœu s’est réalisé. Le 17 août, deux candidats de droite et de centre droit se sont qualifiés pour le second tour de l’élection présidentielle, écartant le Mouvement vers le socialisme (MAS), après vingt années passées à la tête du pays.

Quelques jours plus tôt, les plus grands agro-industriels du pays ainsi que des petits et moyens producteurs s’étaient réunis au parc des expositions de la ville de Santa Cruz, dans l’est du pays, traditionnel bastion de la droite conservatrice, pour la prise de fonctions du nouveau président de l’Association de producteurs d’oléagineux et de blé (Anapo), Abraham Nogales. Dans l’assistance, il n’était question que de faire barrage à cette gauche « qui [les] a freinés » et « a empêché que Santa Cruz prospère ».Alors, quand M. Nogales clôt son discours par un « Que Dieu bénisse l’agro, les producteurs et Santa Cruz », certains prient dans les rangs.

Les deux candidats qualifiés pour le second tour promettent de mettre fin à l’« étatisme », au « centralisme » et de « libérer » les exportations, actuellement soumises à des quotas et à des permis. Rodrigo Paz, sénateur de centre droit, candidat du Parti démocrate chrétien, affirme vouloir gouverner au centre ; Jorge « Tuto » Quiroga, issu d’une droite plus traditionnelle, est le grand favori à Santa Cruz.

Crise économique

Donner plus d’autonomie aux régions est une antienne de la moderne, jeune, blanche et métis Santa Cruz – région la plus peuplée de Bolivie avec ses trois millions d’habitants et qui « contribue à 31,5 % du PIB du pays ». L’activité économique est portée par l’agrobusiness, qui prospère sur les vastes plaines. « D’ici viennent plus de 70 % des produits alimentaires servant à nourrir le pays », rappellent les représentants de l’agro-industrie à la tribune.L’idée de s’être « construits tout seuls » emplit de fierté les habitants de Santa Cruz, qui font rempart contre le Mouvement vers le socialisme et ses « tendances communistes ».

Ces vingt dernières années, le secteur a tout de même profité des politiques du MAS et de l’extension de la frontière agricole, de l’appui à la monoculture, des subventions sur les carburants, ainsi que des investissements publics et privés.

Dans ce territoire mitoyen du Brésil et du Paraguay, presque aussi vaste que ce dernier, le soja, principale culture, a bondi au rythme de 61 000 hectares par an ces dix dernières année - le pays comptant 1 787 185 hectares de terres productives de soja en 2023. Le secteur de l’élevage bovin est également en expansion.

Mais la crise économique que traverse la Bolivie depuis 2022, avec la chute de ses exportations de gaz et de ses réserves en dollars, a entraîné des pénuries, notamment de carburants. Les difficultés d’importation de certains intrants de l’agro-industrie ont freiné les exportations. Si les chiffres du secteur ne sont pas mauvais, les producteurs estiment qu’ils pourraient être meilleurs. L’éviction du MAS a ravivéleurs espoirs d’imposer leurs idées aux deux finalistes.

« Nous avons exposé aux candidats un document en dix points, explique Oswaldo Barriga, le président de la Chambre nationale des exportateurs de Bolivie. Nous voulons un changement structurel. Outre la libération des exportations et la levée les quotas, il faut libérer le taux de change et faciliter l’accès à des crédits et aux technologies. Il faut aussi des règles claires pour contrer l’actuelle insécurité juridique [autour de la propriété] de la terre » qui ferait fuir les investisseurs.

Demande de l’essor des biotechnologies

Aunord de la ville, à trois heures de route de Santa Cruz, se trouve San Pedro, la « capitale du soja ». Autour de cette modeste bourgade, de vastes champs de monoculture du « grain d’or » ont remplacé ce qui était auparavant une forêt primaire sèche. Depuis les années 1950, surtout à partir des années 1980, des vagues migratoires sont venues des hautes terres des Andes. Sur ces vastes plaines fertiles, on cultive, outre du soja, de la canne à sucre, du maïs et du sorgho.

Les parcelles atteignent 3 000 à 5 000 hectares, aux mains de grosses familles, la plupart étrangères : des Brésiliens, des Paraguayens et des Argentins. Les Brésiliens contrôleraient 40 % des terres de soja, selon la fondation Tierra.

Un de ces gros producteurs est associé à la campagne de Jorge « Tuto » Quiroga et constitue un atout pour le candidat. Branko Marinkovic, entrepreneur bolivien d’origine yougoslave, est prochedes idées du président argentin, l’ultralibéral Javier Milei, et de l’ex-président brésilien Jair Bolsonaro. « Il est de Santa Cruz et connaît les problèmes de la campagne, il comprend le commerce », estime Jairo Justiniano, 36 ans, un petit producteur de soja de San Pedro.

Au cœur des demandes du secteur : l’essor des biotechnologies, à savoir les OGM, en grande partie interdits en Bolivie (sauf pour un gène). « Nos voisins ont accès à plus de soixante modifications [de la semence]. Nous voulons copier leur modèle et leur technologie de pointe »,poursuit Jairo Justiniano.

Augmenter la production

Les agriculteurs affirment que cela permettrait de « lutter contre la sécheresse [grâce aux souches résistantes] et les invasions d’insectes » tout en ayant pour effet de « réduire l’utilisation de pesticides ». Les OGM pourraient aussi « booster la productivité sans avoir besoin de défricher de nouvelles terres »,expliqueJuan Pablo Espinoza, ex-président de la centrale nord de l’Anapo, à la tête d’une exploitation de 250 hectares de soja.

Selon les chiffres avancés par le secteur, cela pourrait rapporter 13 milliards de dollars (11 milliards d’euros) supplémentaires en moins de dix ans grâce à des rendements de presque 3,5 tonnes par hectare, contre 2,3 tonnes actuellement.

Pour Silver Martinez, producteur dont la famille est venue de l’Altiplano, le pays a besoin d’augmenter sa production, notamment pour satisfaire une demande accrue de l’élevage : « Ici, on voit une croissance de l’élevage : des porcs, des poulets… Il y a un boom des usines à viande, donc ils ont besoin de notre soja », se réjouit-il.

Optimiser la terre sans étendre la frontière agricole, le discours vendeur des agro-industriels laisse sceptique Miguel Vargas, avocat et directeur du Centre d’études juridiques et d’investigation sociale (Cejis) à Santa Cruz, spécialisé dans le droit des populations autochtones. « Le secteur agrone s’est jamais intéressé à la protection dela frontière. C’est faux, il n’y a qu’à regarder les chiffres. D’autant qu’ils ont toujours soutenu les “lois incendiaires” » promulguées sous le gouvernement d’Evo Morales (2006-2019) pour faciliter la déforestation et l’essor de la production agroalimentaire.

Déforestation

Les petits et moyens producteurs originaires des Andes, appelés dans les basses terres « les colons », perçoivent la forêt comme un espace vide à conquérir. « Là-bas, à 200 kilomètres, il n’y a rien, dit Silver Martinez, en indiquant le nord. C’est la forêt, alors les agriculteurs s’emparent des terres. Il faut élargir la frontière, car tout ce qui bénéficie à l’essor de la production est positif – tout en préservant la faune et la flore », assure-t-il, ajoutant que les petits producteurs entourent les champs de haies pour laisser place à la biodiversité et ne déboisent pas autant que les gros exploitants.

Ce territoire n’est pas vierge, rappelle en outre l’avocat Miguel Vargas : « Il y a cinq groupes autochtones qui souffrent du recul de leur territoire. » Chaque année, des milliers d’hectares de terres partent en fumée. Le chaqueo – une pratique qui consiste à brûler de la terre pour la rendre plus fertile – devient souvent hors de contrôle en saison sèche. En 2024, les incendies ont ravagé 12,5 millions d’hectares, un record qui a fait de la Bolivie la championne du monde de la déforestation.
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https://farmlandgrab.org/post/33024
Source
Le Monde https://www.lemonde.fr/international/article/2025/08/24/en-bolivie-l-agro-industrie-attend-beaucoup-du-retour-de-la-droite-au-pouvoir_6634264_3210.html