Au Kenya, les terres consacrées aux crédits-carbone équivalent désormais à la superficie des terres arables
L’agriculteur Thomas Kazungu Karisa, 36 ans, sur une parcelle de terre communautaire, dans le village de Milore, dans le comté de Kilifi, au Kenya, le 9 avril 2025. TONY KARUMBA / AFP
Le Monde | 13 janvier 2026

Au Kenya, les terres consacrées aux crédits-carbone équivalent désormais à la superficie des terres arables

Les projets de compensation conçus pour permettre aux gros pollueurs de réduire le bilan de leurs émissions de CO2 sont en majorité pilotés par des entreprises étrangères. Ils couvrent un peu plus de 5 millions d’hectares.

Par Laurence Caramel

Au Kenya, les terres mobilisées pour produire des crédits-carbone destinés à compenser les émissions polluantes des pays industrialisés couvrent des territoires de plus en plus vastes. Elles s’étendent au fur et à mesure que le dessein du président William Ruto de faire de son pays un acteur de premier plan sur ce nouveau marché se matérialise.

L’emprise atteint un peu plus de 5 millions d’hectares, soit l’équivalent des superficies de terres arables, selon les calculs réalisés par le centre néerlandais de recherche sur les multinationales SOMO à partir des trente-six projets enregistrés sur le marché volontaire sur lequel s’approvisionnent les grandes entreprises pour réduire leur bilan carbone. Netflix, Shell, Meta et Microsoft sont parmi les clients.

Plantation d’arbres, introduction de systèmes agroforestiers, restauration d’écosystèmes dégradés, sanctuarisation de vastes espaces de conservation, utilisation de foyers de cuisson améliorés pour réduire l’utilisation du charbon de bois, modification des pratiques d’élevage… La palette des actions éligibles à ces mécanismes de compensation « basés sur la nature », présentés comme un instrument de la lutte contre le changement climatique tout autant que comme une source de revenus pour les populations rurales et les Etats, est large.

En 2022, un programme de plantation de 15 milliards d’arbres en dix ans a été lancé par le gouvernement. 300 pépinières à travers le pays sont chargées d’assurer la production suffisante de plants.

Domination des pays du Nord

William Ruto voit dans cette manne potentielle des crédits-carbone un puissant levier pour financer une économie plus résiliente aux chocs climatiques et atteindre les engagements de réduction d’émissions de gaz à effet de serre pris dans le cadre des négociations onusiennes. Les terres ne sont en effet pas le seul secteur ouvert à ces droits de compensation : les énergies renouvelables, les transports ou encore la gestion des déchets peuvent également être utilisés.

Le Kenya s’est fixé comme objectif de réduire de 35 % ses émissions de CO2 d’ici 2035 par rapport à la tendance actuelle. Un objectif qu’il estime pouvoir atteindre tout en devenant exportateur de crédits. Il est l’un des premiers pays en Afrique à avoir adopté en 2024 une législation sur le marché du carbone, laquelle prévoit la tenue d’un registre pour comptabiliser les réductions d’émissions imputées au bilan domestique et celles négociées à l’extérieur du pays.

Le poids dominant des opérateurs étrangers dans cette industrie naissante soulève cependant des questions. L’étude de SOMO, publiée en décembre 2025 et intitulée « Carbone : la nouvelle frontière de la ruée vers la terre », montre que sur les trente-six projets aujourd’hui mis en œuvre, trente ont à leur tête des entreprises issues de pays du Nord. Principalement américaines, à l’instar de Boomitra, dont le siège se trouve dans la Silicon Valley, ou de Soils for the Future of Africa, une société new-yorkaise dirigée par le professeur de biologie Mark Ritchie.

Sur un terrain de jeu d’1 million d’hectares concédé pour quarante ans, ce spécialiste des sols s’emploie à convertir les éleveurs du sud du pays à la rotation rapide des pâturages, une technique conçue pour accroître la production fourragère et le carbone séquestré dans le sol.

Lorsqu’il aura atteint son rythme de croisière, ce projet parmi les plus importants du pays générera chaque année 1,6 million de crédits-carbone, selon le scénario validé par Verra, le premier certificateur mondial sur le marché volontaire à l’origine du label VCS (Volontary Carbon Standard), également américain.

Sur plusieurs générations

« Une grande proportion des terres arables se trouve désormais régie par des contrats dont la vocation première devient la production de crédits-carbone sous peine de fragiliser la sécurité alimentaire des populations. Les agriculteurs n’ont plus une totale autonomie dans le choix des cultures, la possibilité de couper des arbres ou de cultiver certaines parcelles. Même en cas de sécheresse ou d’inondation, ils se voient obligés de donner la priorité au contrat qu’ils ont signé, bien souvent sans en avoir saisi toutes les implications », observe Joanna Cabello, l’une des autrices de l’étude.

Conclus pour des durées allant de vingt à cent ans, ces accords engagent les familles sur deux ou trois générations et sont dans certains cas irrévocables, selon la chercheuse.

« Les témoignages que nous avons recueillis confirment que l’adhésion des agriculteurs ou des éleveurs est souvent enregistrée sans qu’ils aient été pleinement informés alors que c’est une obligation au regard de la loi », poursuit-elle. La moitié seulement des projets fait référence à une consultation en vue d’obtenir un consentement préalable, libre et éclairé tel que défini par les Nations unies.

Directrice du programme d’appui aux communautés de pasteurs de l’ONG kényane Namati, Eileen Wakesho dresse le même constat : « Cela reste une véritable faiblesse en dépit des efforts du gouvernement pour encadrer le secteur. Dans la pratique, les progrès restent insignifiants. La voix des communautés pèse peu face à des acteurs puissants. La plupart des Kényans dont les terres font l’objet de contrat n’ont aucune idée de ce qu’est un crédit-carbone. »

Des plaintes ont toutefois abouti, comme celle lancée en 2023 à l’encontre de Northern Kenya Rangelands Trust (NKRT), opérateur sur 1,6 million d’hectares d’un projet d’optimisation des routes de pâturage identique à celui de Soils for the Future. Le tribunal local a donné raison aux plaignants qui estimaient ne pas avoir été dûment consultés. Verra, qui avait certifié le projet, a suspendu son agrément et avec lui la possibilité pour NKRT de vendre ses crédits.

Vives controverses

« Le développement de ces projets exige des capitaux que seuls des investisseurs étrangers sont en mesure de réunir. Dans le même temps, les transactions sont entourées d’une grande opacité. Faute d’informations, il est ainsi difficile pour les communautés ou les propriétaires privés de négocier leur juste part dans les revenus tirés de la vente du carbone », regrette Eileen Wakesho.

La loi adoptée en 2024 prévoit que 40 % des revenus reviennent aux communautés, une fois déduit le coût de fonctionnement du projet, le paiement de la certification, la commercialisation des crédits.

Dans un article consacré à quinze ans de compensation carbone au Kenya paru en décembre 2025 dans Les Cahiers d’Afrique de l’Est, Valerio Bini et ses coauteurs confirment : « La distribution des bénéfices est souvent très inégale entre les entreprises du Nord et les communautés ».

Ils citent comme exemple le cas de TIST, un programme de reforestation mis en œuvre par plus de 130 000 petits agriculteurs dans plusieurs comtés du pays : « Les bénéficiaires que nous avons interrogés déclarent qu’ils perçoivent un revenu négligeable, de quelques shillings par an par arbre planté ».

A côté de cette rétribution financière, les fermiers deviennent propriétaires des arbres dont ils peuvent consommer ou commercialiser les fruits. L’entreprise Clean Air Action à l’origine de TIST affirme reverser 70 % de la vente des crédits-carbone sans qu’il soit possible de le vérifier. Dans le dernier rapport d’activité publié en 2023, le chapitre est classé confidentiel.

La portée réelle de ces mécanismes de compensation fait l’objet de vives controverses qui tiennent autant à la solidité des hypothèses retenues pour évaluer le carbone séquestré qu’aux capacités de contrôle des résultats affichés. Quoi qu’il en soit, au Kenya, ils interfèrent déjà insidieusement dans l’aménagement des territoires dans un contexte historique de grandes inégalités dans l’accès à la terre et de conflits fonciers.
URL to Article
https://farmlandgrab.org/post/33241
Source
Le Monde https://www.lemonde.fr/afrique/article/2026/01/13/au-kenya-les-terres-consacrees-aux-credits-carbone-equivalent-desormais-a-la-superficie-des-terres-arables_6662070_3212.html