L’agriculture à petite échelle plus menacée que jamais dans le monde

Environ 500 agriculteurs ont manifesté à Drummondville le 18 avril 2024 pour exhorter les élus provinciaux à soutenir davantage le secteur agricole. Photo : Radio-Canada / Jean-François DumasRadio Canada 13 mai 2024

L’agriculture à petite échelle plus menacée que jamais dans le monde

Les accaparements de terres par les grandes entreprises et le capital privé atteignent des sommets à l'échelle de la planète.

Alors que les gens sont de plus en plus sensibilisés aux enjeux de la souveraineté alimentaire, de la production locale et de l'agriculture de proximité, dans la pratique, on s’en éloigne.

Les petits et moyens agriculteurs ont des difficultés croissantes à se financer, notamment en raison de l’augmentation en flèche du prix des terres cultivables.

Depuis 2008, le prix des terres a doublé à l’échelle mondiale; en Europe centrale, il a même triplé, selon les données rendues publiques lundi par le Groupe international d'experts sur les systèmes alimentaires durables (IPES-Food), un groupe de réflexion international à but non lucratif basé à Bruxelles.

Cette hausse s’explique, du moins en partie, par l’accaparement de terres, sous diverses formes, qui s'intensifie un peu partout dans le monde. De nouveaux acteurs sont entrés en jeu, tels que des fonds d'investissement, des fonds de pension et des compagnies d'assurance, qui investissent dans les terres comme placement, précise au téléphone Émile Frison, membre et fondateur d'IPES, expert en agroécologie et en biodiversité agricole. C'est de la spéculation, constate-t-il.

La crise alimentaire mondiale de 2007-2008 a entraîné une ruée vers la terre. Les investisseurs, les entreprises agroalimentaires et les fonds souverains se sont approprié d’importantes étendues de terres agricoles partout dans le monde. Si le phénomène s’est atténué depuis ce temps-là, la tendance semble être là pour de bon, souligne l’IPES.

La terre est ainsi transformée en un actif financier, au détriment de l’agriculture à petite et moyenne échelle, dénonce le groupe d’experts.

Les terres agricoles sont un investissement sûr et la volatilité est généralement inférieure à celle des principaux investissements cotés en bourse, note la société britannique immobilière et de courtage Savills, dans son rapport de septembre 2023 sur les terres agricoles.

Entre 2005 et 2017, les fonds de pension, les compagnies d'assurance et autres fonds d'investissement ont injecté plus de 45 milliards de dollars américains en achat de terres agricoles.

Des terres environ deux fois plus grandes que l'Allemagne ont été accaparées dans le cadre d'accords transnationaux dans le monde entier depuis 2000, et 87 % des accaparements de terres ont lieu dans des régions à forte biodiversité.

L’accaparement vert
À cela s’ajoute un phénomène récent, l’accaparement à des fins environnementales, qui a représenté ces dernières années environ 20 % des transactions foncières à grande échelle, selon l’IPES. Il peut s’agir de projets de compensation carbone et de biodiversité, ainsi que des initiatives de conservation ou de production de carburants propres.

C’est quelque chose qui croît très rapidement et on craint que ça ne continue de s'accélérer, note M. Frison.

Les engagements des gouvernements en matière d'élimination du carbone d'origine terrestre totalisent près de 1,2 milliard d'hectares, soit l'équivalent de la totalité des terres cultivées dans le monde, souligne l’IPES, qui prévoit que les marchés de compensation carbone vont quadrupler au cours des sept prochaines années.

On risque de voir de plus en plus de petits agriculteurs et de peuples autochtones privés de leurs terres pour des raisons de séquestration de carbone ou d’engagements pour la conservation de la biodiversité.

Ainsi, la société émiratie Carbone bleu a signé des ententes pour mener des projets carbone sur 25 millions d’hectares dans cinq pays africains, le Zimbabwe, la Zambie, le Kenya, le Liberia et la Tanzanie. Les terres achetées par l’entreprise, qui correspondent à 20 % du Zimbabwe et  à 10 % de la Zambie, équivalent à la superficie du Royaume-Uni, rapporte CNN.

La société compte commercialiser ces crédits carbone, les vendant aux entreprises et aux gouvernements afin de compenser la pollution climatique qu’ils génèrent.

Mais ces forêts sont souvent habitées par des propriétaires fonciers autochtones et coutumiers, qui ne possèdent pas de titres de propriété et sont expulsés pour ouvrir la voie aux projets.

Les développements immobiliers et les projets miniers empiètent également sur les terres agricoles.

L’accès à la terre menacé
Ces pressions s’ajoutent les unes aux autres de telle sorte que le prix des terres augmente au point d’en devenir prohibitif.

Il devient quasiment impossible d'acheter des terres, à cause des prix exorbitants, estime M. Frison. Cela empêche le renouvellement des jeunes agriculteurs, qui ne peuvent plus rentrer dans la vie agricole.

Le problème ne se limite pas qu'aux pays du Sud.

Au Canada, le prix moyen des terres cultivables a augmenté de 11,5 % en 2023. Au cours de la dernière décennie (2014 à  2023), la hausse moyenne annuelle a été de 9,1 %.

L’abordabilité des exploitations agricoles au Canada atteint le pire niveau en plus de trois décennies, souligne Financement agricole Canada (FAC) dans son dernier rapport.

Entre 2010 et 2022, la valeur des terres agricoles a presque quadruplé au Québec et en Ontario, et elle a plus que triplé à l’échelle du Canada.

Au Québec, l’augmentation a été de 13,3 % entre 2022 et 2023. En Montérégie, la valeur de l’acre (une mesure de surface équivalant à 0,404686 hectare) est passée de 2931 $ en 2003 à 22 100 $ en 2023.

Une situation qui inquiète le président de l’Union des producteurs agricoles (UPA), Martin Caron. De plus en plus de non-producteurs acquièrent des terres, alors que les agriculteurs, eux, n’ont plus les moyens de le faire, constate-t-il.

Le coût des terres est présentement beaucoup plus élevé que leur valeur agronomique, explique-t-il.

Qui sont ces acheteurs? Impossible de le savoir, puisque le Québec n’a pas de registre public des transactions foncières. C’est pourtant un besoin pressant pour quantifier l’ampleur des ventes, estime l’UPA.

Même s’il n’existe pas de base de données complète, en observant la situation sur le terrain, l'UPA constate que la proportion d’entreprises non agricoles qui acquièrent des propriétés en zone agricole grimpe constamment depuis 2009. En Estrie, cette proportion est passée de 9 % en 2010 à 54 % en 2021. L’organisme remarque également une augmentation des acheteurs issus du secteur de la gestion.

Le modèle agricole québécois, composé de fermes familiales et de proximité, propriétaires de leur fonds de terre et ayant l’agriculture comme occupation principale, est en déclin.

Mémoire de l'UPA soumis à la consultation nationale sur le territoire et les activités agricoles

Concentration des terres
Il n’y a pas que l’accaparement qui représente une menace pour les petits exploitants. Le regroupement des entreprises agricoles est également un problème.

Il y a une concentration de plus en plus forte vers de très grandes exploitations au détriment des petits agriculteurs, précise Émile Frison.

Environ 70 % des terres agricoles de la planète sont contrôlées par seulement 1 % des plus grandes exploitations agricoles.

En Amérique du Nord et en Europe, on observe une tendance vers des exploitations de plus grande étendue et vers la disparition des petites exploitations, note l’IPES. Les fermes qui auparavant étaient qualifiées de taille moyenne sont maintenant considérées comme petites.

Cette tendance est bien présente chez nous.

Au Canada, entre 2001 et 2021, ce sont 57 000 exploitations qui ont disparu, soit plus de sept par jour. En même temps, la superficie moyenne des fermes a augmenté, passant de 676 à 809 acres (de 273,6 à 327,4 hectares).

Au Québec, la surface totale que possèdent les 350 plus grands propriétaires est passée de 9 % à 13 % de la superficie cultivable entre 2007 et 2023, selon les données du MAPAQ.

La superficie minimale détenue par les 20 plus grands propriétaires terriens a, quant à elle, plus que doublé, passant de 1299 ha à 2637 ha entre 2007 et 2023.

Il est temps d’agir pour permettre aux agriculteurs de la relève de démarrer leur entreprise, soutient Martin Caron. Outre le registre foncier des acquisitions agricoles, son organisme réclame un plafonnement du nombre d'acres qui peuvent être achetés, la mise en place d’une fiducie foncière pour aider les jeunes agriculteurs, ainsi que des outils pour éviter l’achat par des fonds d’investissement.

Une situation dénoncée par la commissaire au développement durable dans son dernier rapport, le 25 avril dernier. Janique Lambert y blâmait le MAPAQ pour son inaction concernant la protection du territoire agricole du Québec, bien qu’il soit au courant des menaces qui planent sur sa pérennité.
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