Arnaud Zacharie, secrétaire général du CNCD, au centre, ce lundi à Bruxelles pour protester contre les procédures baillons. ©D.R. / Hermione GovaertsLaLibre.be | 08-06-2026
Une contre-attaque inédite d'ONG face aux procédures-bâillons de Vincent Bolloré et Hubert Fabri
Visées par des poursuites judiciaires intentées Socfin, derrière laquelle on retrouve le milliardaire belge Hubert Fabri ainsi que Vincent Bolloré, qui est actionnaire, plusieurs ONG tentent une démarche inédite afin de renverser la table.
par Antonin Marsac
Journaliste - Coordinateur La Libre Eco
Les ONG ne veulent plus seulement se défendre. Elles contre-attaquent. Ce lundi 8 juin, les ONG belges CNCD-11.11.11, FIAN, Humundi ainsi que SOS Faim Luxembourg assignent en justice, devant le tribunal d'arrondissement de Luxembourg, la multinationale Socfin, groupe agro-industriel spécialisé dans l'huile de palme et le caoutchouc, pour procédures abusives, plus communément appelées "procédures-bâillons". Des procédures intentées pour faire taire des accusations de non-respect des droits humains et de pollution, entre autres, qui visaient Socfin.
"Après six années de poursuites judiciaires abusives initiées par Socfin, la justice nous a donné raison", explique le CNCD, qui a mené une action ce lundi à Bruxelles pour dénoncer la situation ("#OnNeSeTairaPas").
Derrière Socfin, on retrouve le milliardaire français Vincent Bolloré (à hauteur de 34,7% des parts, mais Socfin affirme que ce dernier n'exerce aucun contrôle opérationnel) ainsi que le milliardaire belge Hubert Fabri, plus discret malgré son implication dans plusieurs entreprises et déjà condamné en 2018 pour des faits de corruption active en Guinée.
De son côté, Socfin affirme que la procédure à l'encontre de Monsieur Fabri a été clôturée par la Cour d'appel de Mons, et ce en sa faveur. Néanmoins, cela concernait la partie "fraude et blanchiment". Il avait été condamné pour corruption à Bruxelles et a fait appel.
La riposte judiciaire lancée ce lundi par les ONG vise donc à dénoncer les stratégies d'intimidation destinées à étouffer économiquement les plaignants, à leur faire peur et, in fine, à faire taire les critiques.
Pour Arnaud Zacharie, secrétaire général du CNCD, l'enjeu dépasse largement le seul contentieux avec Socfin. "Les procédures-bâillons se sont généralisées. Dans le cas de Socfin, on parle de dizaines de procédures (Socfin parle de plusieurs procédures dans trois affaires, NdlR) visant des ONG et des journalistes. C'est une manière d'impacter financièrement les organisations et de les impressionner par la voie pénale. Pour une démocratie libérale, c'est tout à fait inquiétant", confie-t-il.
"Les accusations (visant Socfin, NdlR) sont solidement documentées, et certains éléments ont été reconnus par la juge en charge de l'affaire. Ce sont des éléments factuels, pas une quelconque calomnie", insiste Arnaud Zacharie.
Les procédures lancées par Socfin ne seraient, selon l'entreprise, pas assimilables à des procédures-bâillons. "Socfin respecte pleinement le rôle des ONG, des journalistes et du débat public", précise-t-elle.
Le CNCD pointe également une enquête menée en 2025 par la Fondation Earthworm, mandatée par Socfin elle-même pour examiner des allégations de violations des droits humains à l'encontre de la société. "L'enquête a confirmé que 58 % des accusations étaient totalement ou partiellement fondées. Plutôt que d'assumer ces conclusions, Socfin a rompu le contrat. Une investigation de Bloomberg a révélé le manque de volonté de la multinationale à mettre en œuvre le plan d'action proposé", regrette l'ONG.
Socfin rétorque que ces investigations ont donné lieu à des rapports et des plans d'action rendus publics. "A l'issue de cette phase, il a été mis fin d'un commun accord à notre collaboration pour la partie investigation. Nous avons ensuite confié l'évaluation indépendante de la mise en oeuvre de ces plans d'action à Proforest (...). Notre groupe continue de collaborer avec Earthworm foundation".
"Si l'on reste uniquement sur la défensive, on risque de laisser les puissants alimenter les fausses informations, de laisser croire que le problème vient de ceux qui dénoncent leurs agissements", poursuit pour sa part Arnaud Zacharie.
L'étouffement économique
Pour étayer ses propos, le CNCD précise avoir dû dépenser "une dizaine de milliers d'euros" pour sa défense dans ce dossier. "Et c'est le coût uniquement pour le CNCD", précise Arnaud Zacharie. "Plusieurs autres ONG ont également été poursuivies. Les frais grimpent de façon conséquente. Notre contre-attaque va aussi nous coûter. Mais c'est un combat fondamental", explique-t-il.
Aux yeux du secrétaire général de l'ONG, l'enjeu est démocratique. Arnaud Zacharie pointe notamment la présence de Vincent Bolloré dans le secteur des médias en France et le poids financier qu'il représente. "Socfin est liée à Bolloré, qui détient des médias et exerce une mainmise sur une partie de l'information. Si, en plus, les journalistes et les ONG sont attaqués en justice, quel espace reste-t-il pour l'information factuelle ? On ne peut pas vivre en démocratie sans une information libre et transparente, surtout face aux dérives de certaines personnes influentes", assène-t-il.
Les ONG disent également s'inquiéter pour les militants et les communautés locales dans les pays où Socfin est implantée. "En Sierra Leone, des militants subissent un véritable harcèlement judiciaire. Et au Cameroun, un jeune mineur ayant témoigné contre Socfin dans un reportage de la RTBF a dû fuir son pays à la suite des menaces reçues", précise le CNCD.
Concernant ces derniers points, Socfin dément catégoriquement et affirme qu'aucune procédure judiciaire n'est en cours au Sierra Leone et que le "mineur" évoqué par le CNCD ne l'était pas, avançant avoir un constat d'huissier pour le prouver. Ce dernier n'aurait par ailleurs pas fui le Cameroun mais serait retourné vivre dans son pays, la Centrafrique, selon l'entreprise.
Des limites…
La contre-attaque des ONG intervient alors que la Belgique vient de transposer la directive européenne anti-SLAPP (Strategic Lawsuit Against Public Participation). L'Europe est effectivement en train de serrer la vis face à ces "poursuites stratégiques contre la participation publique".
Cette directive permet notamment aux victimes de procédures-bâillons de demander des dommages et intérêts et prévoit la possibilité d'une amende civile pouvant aller jusqu'à 25 000 euros.
Mais les ONG regrettent que les procédures pénales, notamment en diffamation, restent exclues du dispositif. Or, selon elles, ce sont précisément ces procédures qui peuvent produire l'effet le plus intimidant. Interrogé sur cette limite, Arnaud Zacharie reconnaît qu'il s'agit d'un compromis politique et juridique difficile à trouver au niveau européen. Mais, à l'entendre, c'est déjà un bon début. Et une victoire face aux procédures abusives.
La contre-attaque des ONG intervient alors que la Belgique vient de transposer la directive européenne anti-SLAPP (Strategic Lawsuit Against Public Participation). L'Europe est effectivement en train de serrer la vis face à ces "poursuites stratégiques contre la participation publique".
Cette directive permet notamment aux victimes de procédures-bâillons de demander des dommages et intérêts et prévoit la possibilité d'une amende civile pouvant aller jusqu'à 25 000 euros.
Mais les ONG regrettent que les procédures pénales, notamment en diffamation, restent exclues du dispositif. Or, selon elles, ce sont précisément ces procédures qui peuvent produire l'effet le plus intimidant. Interrogé sur cette limite, Arnaud Zacharie reconnaît qu'il s'agit d'un compromis politique et juridique difficile à trouver au niveau européen. Mais, à l'entendre, c'est déjà un bon début. Et une victoire face aux procédures abusives.


