Des ONG belges en justice contre deux grandes fortunes (dont Vincent Bolloré)

Des ONG ont assigné, ce 8 juin, au palais de justice de Bruxelles, la société Socfin détenue majoritairement par Hubert Fabri et Vincent Bolloré. Elles dénoncent les «procédures bâillon» (ou SLAPP, en anglais). © DR 
Le Vif | 8 June 2026

Des ONG belges en justice contre deux grandes fortunes (dont Vincent Bolloré)

Thierry Denoël
Journaliste au Vif

Trois ONG belges et une luxembourgeoise assignent en justice la société Socfin, propriété de Vincent Bolloré et Hubert Fabri, pour poursuites abusives. Une initiative symbolique pour toutes les «procédures bâillons».

C’est assez inédit. Le célèbre milliardaire français Vincent Bolloré et le très discret patron belge Hubert Fabri sont assignés en justice, au travers de la multinationale Socfin (Société financière des caoutchoucs) qu’ils contrôlent très majoritairement, par quatre ONG belges et luxembourgeoise. Attaquées auparavant par le groupe industriel spécialisé dans la production de caoutchouc et d’huile de palme, les organisations CNCD-11.11.11., Fian, Humundi et SOS Faim Luxembourg se sont présentées officiellement au palais de justice de Bruxelles ce 8 juin en vue d’obtenir réparation des dommages causés par des poursuites pénales abusives lancées à leur encontre par Socfin. L’initiative est intéressante à plus d’un titre, car elle vise à dénoncer et à mettre fin à ces «procédures bâillons» dont usent certaines multinationales accusées de non-respect des droits humains et de destruction de l’environnement, comme c’est le cas ici.

En 2019, la Socfin, dont Vincent Bolloré détient près de 35% des parts et Hubert Fabri près de 55%, avait déposé trois plaintes au pénal devant la justice luxembourgeoise contre ces ONG ainsi que contre sept employés de Socfin, les accusant de diffamation, de calomnie et d’atteinte à la vie privée. En cause: la publication d’un rapport sur les plantations d’huile de palme de Socfin en Sierra Leone. Des médias, dont Médor, avaient aussi fait l’objet de poursuites par Socfin au Luxembourg, où se situe le siège social de la société. Au terme de six années de procédure, un tribunal luxembourgeois a rendu un non-lieu, ne retenant aucune charge à l’encontre des ONG. Les juges ont notamment relevé que le travail de celles-ci était fondé, «sur une base factuelle suffisante» et établi «sur des recherches de terrain, des témoignages et des rapports». Idem pour Médor que le parquet de Luxembourg a renoncé à poursuivre.

Une belle victoire pour les quatre organisations, mais une victoire onéreuse, car la procédure a engendré des coûts élevés, soit plusieurs dizaines de milliers d’euros en frais d’avocat, des centaines d’heures consacrées à ce dossier plutôt qu’à leur mission principale et des conséquences psychologiques évidentes pour les employés concernés. C’est ce qui a motivé la riposte judiciaire lancée ce lundi. Mais, au-delà du cas Socfin, la contre-attaque des ONG vise aussi l’ensemble des procédures bâillons dont le but est d’empêcher ONG et journalistes de faire leur travail d’information, et qui se sont généralisées. Si la plupart de ces procédures échouent in fine, elles n’en remplissent pas moins leur objectif d’intimidation et de pression par le coût financier et humain qui échoit aux informateurs, pour les épuiser de toutes les manières et dissuader d’autres initiatives visant à enquêter sur Socfin ou d’autres multinationales.

Ce phénomène de musèlement est tellement répandu qu’en avril 2024, l’Union européenne a adopté une directive contre ces procédures bâillons, ou SLAPP (Strategic Lawsuit Against Public Participation), pour permettre aux professionnels et aux citoyens de mieux les combattre et de se faire rembourser. Le 21 mai dernier, la Chambre a voté, à l’unanimité moins l’abstention du Vlaams Belang, un projet de loi transposant la directive, pas aussi ambitieux toutefois que ce que préconisait le groupe de travail anti-SLAPP composé de représentants d’ONG, de médias, d’avocats, de magistrats et d’universitaires, dont le site Web permet de signaler dorénavant un SLAPP, considéré, selon la Ligue des droits humains, comme un risque réel en Belgique.

Les plantations de caoutchouc et d’huile de palme de Socfin sont réparties actuellement sur 190.000 hectares, dans une dizaine de pays d’Afrique centrale, de l’Ouest et d’Asie du Sud-Est. Comme le signalait l’agence Bloomberg dans une enquête parue en avril 2025 et intitulée «Les barons du caoutchouc», l’entreprise, dont les racines remontent à l’empire colonial belge en Afrique, vend du caoutchouc à des groupes comme Michelin, Bridgestone ou Continental, et de l’huile de palme à des sociétés comme Nestlé. Depuis des décennies, des communautés riveraines des plantations de la multinationale ont dénoncé des pratiques abusives de l’entreprise, allant de l’accaparement des terres à des violences sexuelles sur des travailleuses. Au point que des clients (dont Nestlé) ont fait pression sur Socfin afin qu’elle prenne des mesures adéquates. Finalement, en 2023, celle-ci a mandaté l’organisation suisse à but non lucratif Earthworm Foundation pour «vérifier l’ensemble des allégations formulées par des parties prenantes externes sur certains sites opérationnels» (selon la formulation de Socfin).

Violences sexuelles

En 2025, à la suite d’une enquête de deux ans sur 139 plaintes déposées, Earthworm a conclu que 59%, soit la majorité des griefs des communautés affectées par les plantations de palmiers et d’hévéa du groupe, étaient «fondées» ou partiellement «fondées». Ces griefs concernaient des violations du droit du travail, des conflits fonciers, une dégradation de l’environnement, des violences sexuelles, des effets négatifs sur les moyens de subsistance des populations… Si la fondation Earthworm affirme que la multinationale a amélioré la transparence, mieux formé son personnel à la gestion des griefs et reconnu la nécessité d’engranger davantage de changements systémiques, comme la luttre contre le harcèlement sexuel, nombre d’ONG ne croient pas en la volonté de Socfin de véritablement résoudre les problèmes par elle-même et critiquent l’indépendance de la fondation auditrice.

Vincent Bolloré et Hubert Fabri sont directement concernés par toute cette affaire. Le milliardaire français et son fils Cyrille occupent deux des six sièges du conseil d’administration de Socfin et siègent par ailleurs dans d’autres sociétés du groupe. Hubert Fabri et ses deux fils occupent trois autres sièges. Comme le note Bloomberg, Vincent Bolloré a conservé sa participation dans la société malgré plus d’une décennie de critiques concernant Socfin. Cette dernière, société mère du groupe, a quitté la Bourse du Luxembourg en 2024. Cette année-là, ses comptes révélaient un bénéfice de 88,7 millions d’euros, qui avait doublé par rapport à l’année 2023. Installé en Suisse, le Belge Hubert Fabri cultive la discrétion. En 2025, selon le classement des 300 plus grandes fortunes helvètes, la famille Fabri serait à la tête de quelque 600 à 700 millions de francs suisses.

Soulignons aussi qu’en mars dernier, on a appris la décision du fonds souverain norvégien de se désengager de la société Bolloré en raison de problèmes de droits humains dans des plantations d’huile de palme au Cameroun. Ce désengagement a été décidé après une recommandation du conseil d’éthique du fonds norvégien, qui avait précisé que les violations du droit étaient «liées aux activités de la Socfin qui a des liens étroits avec Bolloré SE et la Compagnie de l’Odet SE», cette dernière étant la holding du groupe familial Bolloré. Fin 2024, le fonds souverain norvégien, le plus important au monde (il gère 2.200 milliards de dollars d’actifs), détenait pour 90 millions de dollars de titres de Bolloré SE. Une goutte d’eau pour le groupe Bolloré, capitalisé à plus de quinze milliards de dollars, mais une perte symbolique significative, celle d’un actionnaire de référence de rang mondial.
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