Lors d'une action de solidarité, le 28 mai 2019 à Fribourg durant l'assemblée générale de la multinationale. (Brot für alle)Libération | 14 juillet 2026
Riposte Plantations africaines de Bolloré : ciblées par des procédures baillons, les ONG contre-attaquent
Détenu à 38 % par le milliardaire breton et accusé d’accaparer et polluer les terres en Sierra Leone, le géant de l’huile de palme Socfin multiplie les plaintes contre les organisations de défense des droits humains, qui viennent de saisir la justice pour procédure abusive.
Par Renaud Lecadre
Eternel gag de l’arroseur arrosé. Trois ONG belges viennent de porter plainte pour abus de procédure contre Socfin, lui réclamant 115 000 euros de dommages et intérêts. Car ce géant de l’huile de palme et du caoutchouc, avec 193 000 hectares de plantations en Afrique de l’Ouest et en Asie du Sud-Est, est du genre procédurier, l’agence Bloomberg ayant recensé l’an dernier pas moins d’une cinquantaine de plaintes contre des ONG, militants ou journalistes à travers le monde. Dès 2018, le Conseil des droits de l’homme de l’ONU pointait à ce titre des «intimidations d’ONG ayant reporté des allégations de violations de droits humains.» Interrogé par Libération, Socfin «conteste formellement» le chiffre de Bloomberg : «Notre groupe respecte pleinement la liberté d’expression et le rôle de la société civile, tout en se réservant le droit d’y répondre, y compris par les voies judiciaires appropriées.»
Ce spécialiste de l’huile de palme, créé au début du XXe siècle, est contrôlé depuis trente ans par l’homme d’affaires belge Hubert Fabri (54,25 % du capital) et Vincent Bolloré (38,75 %), qu’on ne présente plus. Un tandem très fidèle et parfaitement huilé. Mais attention aux mots : Socfin est une participation du groupe Bolloré, non pas une filiale. Son avocat, Olivier Baratelli, le répète à l’envi : «Bolloré n’est qu’un actionnaire minoritaire pour des raisons historiques ; il est faux et archifaux de prétendre qu’il contrôlerait les plantations.» Même si l’OCDE, en 2010, lui enjoignait d’assumer en «exerçant son devoir d’influence et de diligence vis-à-vis de ses relations d’affaires avec Socfin». En bon breton tétu, Vincent Bolloré refuse de se défaire de cette participation qui est pour lui comme un talisman, reliquat de sa prise de contrôle du groupe Rivaud à la fin du siècle dernier, la première d’une longue série de coups financiers.
Perquisition dans les locaux du plaignant
Les plaintes pénales qui nous intéressent furent déposées en 2019 par Socfin au Luxembourg – où est domicilié son holding de tête, la direction étant en Belgique – contre le FIAN (Food Information and Action Network), le CNCD (Centre national de coopération au développement) et SOS Faim. Trois plaintes successives pour calomnie, diffamation et injures, réclamant 110 000 euros de dommages et intérêts.
A l’origine, un rapport publié début 2019 par le FIAN sur une plantation de palmiers à huile en Sierra Leone, qui occupe depuis quinze ans 18 500 des 27 000 hectares autrefois dédiés aux cultures vivrières, dénonçant comme souvent l’accaparement des terres, la pollution des eaux, le manque de retour pour les autochtones : «La transformation d’un système agricole traditionnel en monoculture industrielle de palmiers à huile a eu des conséquences dramatiques sur la biodiversité, […] elle rend impropre à la culture des marais en raison de l’emploi de produits chimiques.» Car une palmeraie est comme un parc éolien, le vert en plus : des mats espacés de plusieurs mètres et rien au sol entre eux.
Ce rapport sera relayé dans la presse et sur les réseaux sociaux par le CNCD et SOS Faim, puis distribué lors d’une intrusion au sein de l’assemblée générale de Socfin en mai 2019. «L’intégralité des allégations à l’encontre de Socfin sont fausses et dépourvues de tout fondement», clamait témérairement l’une de ses plaintes (1). Dans son ordonnance de non-lieu rendue en octobre 2024, la chambre du conseil du tribunal d’arrondissement du Luxembourg, jugeait au contraire que «les propos tenus lors de l’assemblée reposent sur une base factuelle suffisante», égrenant «recherches sur le terrain, témoignages, rapports»… Socfin se ridiculisera un peu avec sa plainte complémentaire pour violation de la vie privée lors… de son AG. Un «événement professionnel», rétorque sobrement le non-lieu, qui «n’entre pas dans la sphère de l’intimité.»
Cas rarissime sinon unique dans les annales judiciaires, le juge d’instruction ordonnera en mars 2023 une perquisition dans les locaux du plaignant, qui s’obstinait à ne pas fournir des documents réclamés en vue de justifier ses accusations. Elle ne donnera rien, le siège luxembourgeois n’étant guère plus qu’une coquille vide, les enquêteurs n’ont trouvé qu’un simple organigramme du groupe Socfin… Puis la justice locale refusera la proposition du plaignant de fournir quelques pièces, «des documents établis unilatéralement et donc dénués de valeur probante».
«Empêcher le débat public»
A quoi diable rimait ces plaintes ni faites ni à faire ? Gagner du temps, épuiser l’adversaire après six ans de procédure ? La contre-attaque judiciaire des ONG le dira peut-être. Selon leur plainte, «Socfin attaque de manière systématique des ONG ou membres de la société civile qui osent dénoncer les abus et violations graves des droits humains les plus élémentaires». Il sera évidemment question de procédures baillons, même si le Luxembourg, comme la France, a dépassé le délai prévu pour traduire en droit national la directive européenne sur le sujet – elle vise «les procédures qui ont pour principale finalité d’empêcher, de restreindre ou de pénaliser le débat public.»
Pour les trois ONG belges ayant dû faire face à Socfin, ces actions à répétition, «mêmes vouées à l’échec», ne sont «rien d’autre qu’un moyen d’empêcher le débat public». La jurisprudence du Grand-Duché a déjà eu l’occasion de baliser le terrain : elle n’exige pas chez le plaignant «une malice particulière, mais seulement la témérité, la légèreté blâmable ou l’imprudence». Pour sa part, Socfin n’y voit que «procédures ponctuelles qui ne sauraient être assimilées à une stratégie générale d’intimidation ou de procédures bâillons.»
Le débat sur les plantations ne concerne plus seulement la société civile, mais désormais – et c’est peut-être ce qui inquiète le plus Socfin – les cercles financiers. Deux grands investisseurs internationaux, le fonds souverain norvégien et un groupement des caisses de retraite suisses, ont récemment rayé le groupe Bolloré de leurs listes des investissements responsables. Le premier, gavé de pétrole, s’est alarmé en mars dernier des nombreux soupçons de harcèlements sexuels sur les plantations en estimant que «Bolloré SE contribue à ces violations et ne fait rien pour y mettre fin». Le second, qui pèse cent milliards de francs suisses, l’avait rayé de sa carte dès septembre 2023, «à la suite de violations potentielles de droits humains au Liberia, Sierra Leone et Cambodge». Et ces gens-la ne sont du genre à se laisser bâillonner.
(1) Dans la même veine et la même année, l’ONG suisse Bread for All avait estimé à propos d’une plantation que «la vie y est marquée par la violence et la peur». Jugement «très exagéré si ce n’est incorrect», selon Socfin.
Détenu à 38 % par le milliardaire breton et accusé d’accaparer et polluer les terres en Sierra Leone, le géant de l’huile de palme Socfin multiplie les plaintes contre les organisations de défense des droits humains, qui viennent de saisir la justice pour procédure abusive.
Par Renaud Lecadre
Eternel gag de l’arroseur arrosé. Trois ONG belges viennent de porter plainte pour abus de procédure contre Socfin, lui réclamant 115 000 euros de dommages et intérêts. Car ce géant de l’huile de palme et du caoutchouc, avec 193 000 hectares de plantations en Afrique de l’Ouest et en Asie du Sud-Est, est du genre procédurier, l’agence Bloomberg ayant recensé l’an dernier pas moins d’une cinquantaine de plaintes contre des ONG, militants ou journalistes à travers le monde. Dès 2018, le Conseil des droits de l’homme de l’ONU pointait à ce titre des «intimidations d’ONG ayant reporté des allégations de violations de droits humains.» Interrogé par Libération, Socfin «conteste formellement» le chiffre de Bloomberg : «Notre groupe respecte pleinement la liberté d’expression et le rôle de la société civile, tout en se réservant le droit d’y répondre, y compris par les voies judiciaires appropriées.»
Ce spécialiste de l’huile de palme, créé au début du XXe siècle, est contrôlé depuis trente ans par l’homme d’affaires belge Hubert Fabri (54,25 % du capital) et Vincent Bolloré (38,75 %), qu’on ne présente plus. Un tandem très fidèle et parfaitement huilé. Mais attention aux mots : Socfin est une participation du groupe Bolloré, non pas une filiale. Son avocat, Olivier Baratelli, le répète à l’envi : «Bolloré n’est qu’un actionnaire minoritaire pour des raisons historiques ; il est faux et archifaux de prétendre qu’il contrôlerait les plantations.» Même si l’OCDE, en 2010, lui enjoignait d’assumer en «exerçant son devoir d’influence et de diligence vis-à-vis de ses relations d’affaires avec Socfin». En bon breton tétu, Vincent Bolloré refuse de se défaire de cette participation qui est pour lui comme un talisman, reliquat de sa prise de contrôle du groupe Rivaud à la fin du siècle dernier, la première d’une longue série de coups financiers.
Perquisition dans les locaux du plaignant
Les plaintes pénales qui nous intéressent furent déposées en 2019 par Socfin au Luxembourg – où est domicilié son holding de tête, la direction étant en Belgique – contre le FIAN (Food Information and Action Network), le CNCD (Centre national de coopération au développement) et SOS Faim. Trois plaintes successives pour calomnie, diffamation et injures, réclamant 110 000 euros de dommages et intérêts.
A l’origine, un rapport publié début 2019 par le FIAN sur une plantation de palmiers à huile en Sierra Leone, qui occupe depuis quinze ans 18 500 des 27 000 hectares autrefois dédiés aux cultures vivrières, dénonçant comme souvent l’accaparement des terres, la pollution des eaux, le manque de retour pour les autochtones : «La transformation d’un système agricole traditionnel en monoculture industrielle de palmiers à huile a eu des conséquences dramatiques sur la biodiversité, […] elle rend impropre à la culture des marais en raison de l’emploi de produits chimiques.» Car une palmeraie est comme un parc éolien, le vert en plus : des mats espacés de plusieurs mètres et rien au sol entre eux.
Ce rapport sera relayé dans la presse et sur les réseaux sociaux par le CNCD et SOS Faim, puis distribué lors d’une intrusion au sein de l’assemblée générale de Socfin en mai 2019. «L’intégralité des allégations à l’encontre de Socfin sont fausses et dépourvues de tout fondement», clamait témérairement l’une de ses plaintes (1). Dans son ordonnance de non-lieu rendue en octobre 2024, la chambre du conseil du tribunal d’arrondissement du Luxembourg, jugeait au contraire que «les propos tenus lors de l’assemblée reposent sur une base factuelle suffisante», égrenant «recherches sur le terrain, témoignages, rapports»… Socfin se ridiculisera un peu avec sa plainte complémentaire pour violation de la vie privée lors… de son AG. Un «événement professionnel», rétorque sobrement le non-lieu, qui «n’entre pas dans la sphère de l’intimité.»
Cas rarissime sinon unique dans les annales judiciaires, le juge d’instruction ordonnera en mars 2023 une perquisition dans les locaux du plaignant, qui s’obstinait à ne pas fournir des documents réclamés en vue de justifier ses accusations. Elle ne donnera rien, le siège luxembourgeois n’étant guère plus qu’une coquille vide, les enquêteurs n’ont trouvé qu’un simple organigramme du groupe Socfin… Puis la justice locale refusera la proposition du plaignant de fournir quelques pièces, «des documents établis unilatéralement et donc dénués de valeur probante».
«Empêcher le débat public»
A quoi diable rimait ces plaintes ni faites ni à faire ? Gagner du temps, épuiser l’adversaire après six ans de procédure ? La contre-attaque judiciaire des ONG le dira peut-être. Selon leur plainte, «Socfin attaque de manière systématique des ONG ou membres de la société civile qui osent dénoncer les abus et violations graves des droits humains les plus élémentaires». Il sera évidemment question de procédures baillons, même si le Luxembourg, comme la France, a dépassé le délai prévu pour traduire en droit national la directive européenne sur le sujet – elle vise «les procédures qui ont pour principale finalité d’empêcher, de restreindre ou de pénaliser le débat public.»
Pour les trois ONG belges ayant dû faire face à Socfin, ces actions à répétition, «mêmes vouées à l’échec», ne sont «rien d’autre qu’un moyen d’empêcher le débat public». La jurisprudence du Grand-Duché a déjà eu l’occasion de baliser le terrain : elle n’exige pas chez le plaignant «une malice particulière, mais seulement la témérité, la légèreté blâmable ou l’imprudence». Pour sa part, Socfin n’y voit que «procédures ponctuelles qui ne sauraient être assimilées à une stratégie générale d’intimidation ou de procédures bâillons.»
Le débat sur les plantations ne concerne plus seulement la société civile, mais désormais – et c’est peut-être ce qui inquiète le plus Socfin – les cercles financiers. Deux grands investisseurs internationaux, le fonds souverain norvégien et un groupement des caisses de retraite suisses, ont récemment rayé le groupe Bolloré de leurs listes des investissements responsables. Le premier, gavé de pétrole, s’est alarmé en mars dernier des nombreux soupçons de harcèlements sexuels sur les plantations en estimant que «Bolloré SE contribue à ces violations et ne fait rien pour y mettre fin». Le second, qui pèse cent milliards de francs suisses, l’avait rayé de sa carte dès septembre 2023, «à la suite de violations potentielles de droits humains au Liberia, Sierra Leone et Cambodge». Et ces gens-la ne sont du genre à se laisser bâillonner.
(1) Dans la même veine et la même année, l’ONG suisse Bread for All avait estimé à propos d’une plantation que «la vie y est marquée par la violence et la peur». Jugement «très exagéré si ce n’est incorrect», selon Socfin.

