Interview de Janvier ETAMANE
Propos recueillis le 27 mars 2025 par Elise Flore KENIMBENI, journaliste camerounaise
Interview Etamane 2025-03-27.mp3
Elise Flore KENIMBENI: Monsieur Janvier, est-ce que vous pouvez vous présenter ? Donnez-nous tout, vos noms et votre qualité en tant que riverain d'Apouh, de ceux qui font justement la revendication. Présentez-vous, s'il vous plaît.
Janvier ETAMANE: Je suis Janvier Etamané Etamane. Je suis natif du village d'Apouh A Ngog, notable de la chefferie, premier notable, et donc l'adjoint du chef, le représentant du chef du village d'Apouh A Ngog. Je suis un petit agriculteur.
Elise Flore KENIMBENI: Merci, monsieur. Alors, est-ce qu'on pouvait brièvement nous expliquer la situation de ce matin ? Qu'est-ce qui s'est passé ? Qu'est-ce qui a dégénéré ? On vous a vu sur le terrain, en larmes, en pleurs. On sait bien que c'est un problème qui date depuis des années avec la Socapalm. Alors, ce matin, votre sortie, votre manifestation, elle était due à quoi ?
Janvier ETAMANE: Ça a commencé avant-hier, pas d'aujourd'hui. Il y a eu un déferlement de militaires, de soldats, camerounais, qui sont venus. Déjà avant-hier, on s'est entendu avec le commandant de compagnie d'Edéa qu’il y avait un arsenal de soldats lourdement armés avec des gaz lacrymogènes, des fusils de guerre et du je ne sais pas moi ! Ils sont venus encadrer la Socapalm dans leur processus de replanting. Or, le sous-préfet d'Edéa 1er, Dr Hector Fame, avait donné des instructions claires. Il avait demandé à ce que, conformément à la note ministérielle du MINDCAF [Ministère des domaines, du cadastre et des affaires foncières du Cameroun], il fallait que la Socapalm et les riverains s'entendent avant de continer ce replanting. Il avait également déclaré que si la Socapalm ne venait pas à s'entendre avec les villageois, lui, ne devait plus venir sur le terrain pour arrêter l'action, la descente des villageois.
Nous sommes restés, depuis le 14 août 2024, à attendre que la Socapalm nous appelle sur la table des négociations. Nous avons même d'ailleurs tendu la main. Malheureusement, la Socapalm n'a pas daigné déférer à cette consigne du sous-préfet.
Voilà donc que nous avons passé de août 2024 à avant-hier. Subitement, on a vu un nombre infini de soldats armés avec des gilets pare-balles encadrant les ouvriers de Socapalm dans le processus de leurs travaux de replanting. C'est comme ça que les villageois, nous, nous sommes donc levés.
Nous avons dit au commandant de compagnie que ce n'est pas ce que le sous-préfet avait dit. Jusqu'à ce jour, on ne s'est pas encore entendu. La Socapalm ne veut pas qu'on s'asseye et qu'on négocie, parce que la correspondance du ministre stipule que, selon l'état des lieux qui avait été fait, les titres fonciers dont se prévaut la Socapalm sont largement en dépassement. Dans cette correspondance, le ministre précise que la Socapalm reconstitue ces limites et que les terres restantes reviennent à la communauté villageoise.
Dans cette même lettre, au point 8, il était question que, plus que clandestinement, la Socapalm était en train d'exploiter un domaine où on avait chassé les populations villageoises sur une parcelle de 874 hectares où il n'avait même pas abattu un seul arbuste. Ça n'est que des champs des villageois qu'il y avait là-bas. Ils les ont enlevés de force en 2009.
Quand il y a eu l'état des lieux, il s'est avéré qu'ils n'avaient aucun papier concernant ce terrain. Ils ont donc introduit une demande en concession, qui a trouvé qu'il y avait déjà plusieurs plaintes. Le MINDCAF a donc préscrit que la Socapalm s'asseye avec les communautés villageoises, avec les autorités traditionnelles. C'est ce qui est bien écrit dans la correspondance, avec les autorités traditionnelles, pour s'entendre par rapport à l'exploitation de ces 874 hectares. Donc, qu'on s'entende.
Depuis le 20 novembre 2023, date de cette correspondance, jusqu'à ce jour, ni nous entendre sur les 814 hectares qu'ils exploitent déjà depuis 2009, ni reconstituer les limites sur les titres fonciers largement en dépassement des superficies qui ont été attribuées, ni même, parce que nous allons vous le dire : il y a d'autres dépassements en dehors des titres fonciers, ils ont encore eu à planter dans d'autres endroits du village. Ils ont refusé de s'asseoir avec nous.
Nous avons donc dit : puisque dans leur bail emphytéotique, si vous le regardez, vous fouiller le bail emphytéotique, vous allez voir qu’il est clairement établi par l'État du Cameroun qu’ils ne doivent pas replanter autour des habitations villageoises. Donc en cas de replanting, ils ne devaient pas replanter autour de nos cases. Malheureusement, les tombes de mes ancêtres, le caveau familial, est à l'intérieur de la plantation, là où ils sont en train de replanter.
C'est donc tout cela qui nous soulève. Toutes ces raisons que je viens de vous citer là qui nous soulèvent à ce que la Socapalm veille à respecter les consignes de l'État, donc des hautes autorités de ce pays. Même la petite consigne que le préfet a demandé qu’on ne replante autour de ces caveaux, ils ne semblent même pas respecter cela.
C'est ça qui nous a levé.
Mais rien n'est fait. Tout ce que l'État demande à notre faveur, Socapalm fait fi de tout cela.
Hier, on n'était pas sur le terrain, parce qu'avant-hier le commandant de compagnie nous avait rassuré qu’ils n'étaient qu'en train d'enlever ces quelques palmiers qui restaient là, et le travail va s'arrêter là momentanément.
On avait donc pris rendez-vous pour se rencontrer lundi dans son bureau et il nous accompagnerait auprès du préfet. Malheureusement, on a compris que c'était pour nous duper. Hier, le travail a continué sur le terrain. On n'y était pas, parce qu'on s'est demandé : mais qu'est ce qui s'est passé ? Parce que lui nous avait dit: ces jours-ci ils ne sera pas à Edéa, il sera à Ndong.
Mais quand on a donc constaté que le travail continue, ce matin donc, nous nous sommes levés pour aller là. Comment ? Le commandant de compagnie a dit avant-hier que le travail ne va pas continuer. On attend lundi pour qu'on aille auprès du préfet. Pourquoi vous vous continuez ? C'est comme ça que les gens se sont assis sur l'engin qui abattent et bouscule les palmiers.
Les soldats qui étaient là sur place, pour dire toute la vérité que Dieu reconnaît, ils n'ont pas réagi. Il est bien vrai qu'ils étaient en grand nombre, parce qu'il y avait près de 30 soldats armés, mais ils n'ont pas bougé la population et eux aussi se sont assis partout. Mais, lorsque le commandant de compagnie qui nous a donné rendez-vous lundi est venu, il a dit que si on ne se lève pas, il va donner l'ordre qu'on tire sur nous. Alors c'est là où on a dit : exécuter les dires c'est ce que nous voulons depuis. Tuez-nous, vous donnez les terres de nos ancêtres à la société, aux Blancs. C'est ce qui vous plaît, mais nous pensons que vous ne pouvez pas le faire chez vous, dans votre propre village, à ne tirer vos frères et soeurs, et vos mamans et vos papas, parce que le Blanc doit absolument occuper la terre en piétinant les ordres de la haute hiérarchie de ce pays. Alors, il dit qu'il compte jusqu'à dix. S'il compte jusqu'à dix et on ne quitte pas cet engin, on va tirer sur nous. On a dit de compter. Il a compté jusqu'à peut-être six, et après, au lieu de dire qu'on tire, il dit qu'on balance des gaz lacrymogènes et les grénades sur nous.
C'est là où tout a commencé à peter: pom, pom, pom, pom, pom ! Il y a eu des gens qui sont tombés, qui ont avalé du gaz. Beaucoup. Heureusement que parmi nous il y avait un ancien soldat retraité qui a demandé qu'on court rapidement aller chercher de l'eau pour atténuer les effets de ces gaz. Bon, c'est comme ça qu'on a été asphyxié par les gaz et nous avons commencé à prendre des photos, des vidéos, pour libérér parce que les vieilles mamans, les vieux papas, ne pouvaient pas supporter. Ils lançaient ça à tort et à travers ! Ils ont lancé là plus de vingt-cinq. On était complètement asphyxiés dans la fumée.
Elise Flore KENIMBENI: Au-delà, justement, de cette situation qui dégénère qu'est-ce que vous envisagez donc ? Vous attendez l'arrivée du préfet pour les assises ? Ou alors vous allez encore passer à l'action demain, pour qu'on puisse entendre vos voix ?
Janvier ETAMANE: Puisque déjà, je vais vous dire que le préfet de la Sanaga-Maritime, quand cette situation qui a commencé – parce que ce n'est pas aujourd'hui, c'est pas avant-hier, ça fait déjà depuis 2021 précisément que ça prend de l'ampleur. On a fait une première opposition en 2021, en 2022 et en 2023. En 2023, on a même pris le chef du village d'Apouh A Ngog et on l'a mis en prison, par ce même préfet.
Alors, nous avons assiégé l’usine. Après, on a dit qu'on libère l’usine, on va lâcher le chef. Bon, on a refusé mais le chef nous a appelé que pardon, quittez, qu'on me libère. On a laissé l’usine, on a libéré le chef. On a sollicité à rencontrer le préfet pour qu'on parle. Nous avons pensé que c'était un père de famille, un père d'enfants. Nous sommes ses enfants, la population, elle constitue comme enfant. Nous sommes allés à la préfecture d'Edéa, accompagné de notre chef. On était une délégation de près de 100 personnes. Le préfet n'a pas daigné descendre de son bureau. Il est resté dedans, il n'a fait qu'appeler le commissaire central avec les éléments des gendarmeries pour nous faire partir de là, alors qu'on allait demander une audience pour une causerie.
Donc le préfet a refusé. Et il nous a même dit ce jour qu'il ne mettra même jamais pied – et depuis que tout ce se passe là-bas, il ne met pas pied. Donc nous n'attendons pas son arrivée parce que déjà, nous savons qu'il ne viendra pas à Apouh. Nous, nous avons dit : nous allons continuer notre bonhomme de chemin jusqu'à ce que le monde voie. S'ils vont nous tuer, qu'ils nous tuent. Parce que même demain, nous, nous comptons être sur les lieux jusqu'à ce que nos voix se fassent entendre. Nous sommes des citoyens entièrement à part dans ce pays. Parce que nous pensons que si c'était sous d'autres cieux dans ce pays-ci, on nous aura déjà entendu, la population, et il y aura déjà eu une solution. Mais pourquoi pas chez nous ? Parce qu'on n'a pas de Président de la république? Parce qu'on n'a pas de ministres ? Parce qu'on n'a pas de préfet, de gouverneur ni de sous préfet ? Alors nous, on va accepter de se mourir pour la terre de nos ancêtres. Voilà qui est notre décision.
Elise Flore KENIMBENI: Merci, monsieur Janvier. Ma dernière question va justement à l'endroit des autres élites : est-ce que les élites de votre village ont également pu se mettre à vos côtés ?
Janvier ETAMANE: Je vous ai parlé de l'ancien officier retraité. Il est une élite à la retraite qui ne nous laisse jamais pour le moment. Nous n'avons pas trop d'élite à Apouh A Ngog. Peut-être c'est là notre malheur: nous n'avons pas trop d'élite, et le peu que nous pouvons avoir, c’est deux ou trois. L'élite, chez nous, c'est des gens qui travaillent dans l'administration camerounaise, comme le gouvernement. Et vous devez vous accorder avec moi que nous ne pensons déjà que c'est pour essayer de prévenir leur pain quotidien. Peut-être s'ils viennent se mêler avec les populations, ça ne fera pas bonne presse. C'est pas dans le privé qu'ils travaillent. Tout ce que nous pouvons avoir comme élite travaillent comme des fonctionnaires.
Elise Flore KENIMBENI: Merci beaucoup, monsieur Janvier.
Propos recuillis par la journaliste camerounnaise KENIMBENI ELISE FLORE
Elise Flore KENIMBENI: Monsieur Janvier, est-ce que vous pouvez vous présenter ? Donnez-nous tout, vos noms et votre qualité en tant que riverain d'Apouh, de ceux qui font justement la revendication. Présentez-vous, s'il vous plaît.
Janvier ETAMANE: Je suis Janvier Etamané Etamane. Je suis natif du village d'Apouh A Ngog, notable de la chefferie, premier notable, et donc l'adjoint du chef, le représentant du chef du village d'Apouh A Ngog. Je suis un petit agriculteur.
Elise Flore KENIMBENI: Merci, monsieur. Alors, est-ce qu'on pouvait brièvement nous expliquer la situation de ce matin ? Qu'est-ce qui s'est passé ? Qu'est-ce qui a dégénéré ? On vous a vu sur le terrain, en larmes, en pleurs. On sait bien que c'est un problème qui date depuis des années avec la Socapalm. Alors, ce matin, votre sortie, votre manifestation, elle était due à quoi ?
Janvier ETAMANE: Ça a commencé avant-hier, pas d'aujourd'hui. Il y a eu un déferlement de militaires, de soldats, camerounais, qui sont venus. Déjà avant-hier, on s'est entendu avec le commandant de compagnie d'Edéa qu’il y avait un arsenal de soldats lourdement armés avec des gaz lacrymogènes, des fusils de guerre et du je ne sais pas moi ! Ils sont venus encadrer la Socapalm dans leur processus de replanting. Or, le sous-préfet d'Edéa 1er, Dr Hector Fame, avait donné des instructions claires. Il avait demandé à ce que, conformément à la note ministérielle du MINDCAF [Ministère des domaines, du cadastre et des affaires foncières du Cameroun], il fallait que la Socapalm et les riverains s'entendent avant de continer ce replanting. Il avait également déclaré que si la Socapalm ne venait pas à s'entendre avec les villageois, lui, ne devait plus venir sur le terrain pour arrêter l'action, la descente des villageois.
Nous sommes restés, depuis le 14 août 2024, à attendre que la Socapalm nous appelle sur la table des négociations. Nous avons même d'ailleurs tendu la main. Malheureusement, la Socapalm n'a pas daigné déférer à cette consigne du sous-préfet.
Voilà donc que nous avons passé de août 2024 à avant-hier. Subitement, on a vu un nombre infini de soldats armés avec des gilets pare-balles encadrant les ouvriers de Socapalm dans le processus de leurs travaux de replanting. C'est comme ça que les villageois, nous, nous sommes donc levés.
Nous avons dit au commandant de compagnie que ce n'est pas ce que le sous-préfet avait dit. Jusqu'à ce jour, on ne s'est pas encore entendu. La Socapalm ne veut pas qu'on s'asseye et qu'on négocie, parce que la correspondance du ministre stipule que, selon l'état des lieux qui avait été fait, les titres fonciers dont se prévaut la Socapalm sont largement en dépassement. Dans cette correspondance, le ministre précise que la Socapalm reconstitue ces limites et que les terres restantes reviennent à la communauté villageoise.
Dans cette même lettre, au point 8, il était question que, plus que clandestinement, la Socapalm était en train d'exploiter un domaine où on avait chassé les populations villageoises sur une parcelle de 874 hectares où il n'avait même pas abattu un seul arbuste. Ça n'est que des champs des villageois qu'il y avait là-bas. Ils les ont enlevés de force en 2009.
Quand il y a eu l'état des lieux, il s'est avéré qu'ils n'avaient aucun papier concernant ce terrain. Ils ont donc introduit une demande en concession, qui a trouvé qu'il y avait déjà plusieurs plaintes. Le MINDCAF a donc préscrit que la Socapalm s'asseye avec les communautés villageoises, avec les autorités traditionnelles. C'est ce qui est bien écrit dans la correspondance, avec les autorités traditionnelles, pour s'entendre par rapport à l'exploitation de ces 874 hectares. Donc, qu'on s'entende.
Depuis le 20 novembre 2023, date de cette correspondance, jusqu'à ce jour, ni nous entendre sur les 814 hectares qu'ils exploitent déjà depuis 2009, ni reconstituer les limites sur les titres fonciers largement en dépassement des superficies qui ont été attribuées, ni même, parce que nous allons vous le dire : il y a d'autres dépassements en dehors des titres fonciers, ils ont encore eu à planter dans d'autres endroits du village. Ils ont refusé de s'asseoir avec nous.
Nous avons donc dit : puisque dans leur bail emphytéotique, si vous le regardez, vous fouiller le bail emphytéotique, vous allez voir qu’il est clairement établi par l'État du Cameroun qu’ils ne doivent pas replanter autour des habitations villageoises. Donc en cas de replanting, ils ne devaient pas replanter autour de nos cases. Malheureusement, les tombes de mes ancêtres, le caveau familial, est à l'intérieur de la plantation, là où ils sont en train de replanter.
C'est donc tout cela qui nous soulève. Toutes ces raisons que je viens de vous citer là qui nous soulèvent à ce que la Socapalm veille à respecter les consignes de l'État, donc des hautes autorités de ce pays. Même la petite consigne que le préfet a demandé qu’on ne replante autour de ces caveaux, ils ne semblent même pas respecter cela.
C'est ça qui nous a levé.
Mais rien n'est fait. Tout ce que l'État demande à notre faveur, Socapalm fait fi de tout cela.
Hier, on n'était pas sur le terrain, parce qu'avant-hier le commandant de compagnie nous avait rassuré qu’ils n'étaient qu'en train d'enlever ces quelques palmiers qui restaient là, et le travail va s'arrêter là momentanément.
On avait donc pris rendez-vous pour se rencontrer lundi dans son bureau et il nous accompagnerait auprès du préfet. Malheureusement, on a compris que c'était pour nous duper. Hier, le travail a continué sur le terrain. On n'y était pas, parce qu'on s'est demandé : mais qu'est ce qui s'est passé ? Parce que lui nous avait dit: ces jours-ci ils ne sera pas à Edéa, il sera à Ndong.
Mais quand on a donc constaté que le travail continue, ce matin donc, nous nous sommes levés pour aller là. Comment ? Le commandant de compagnie a dit avant-hier que le travail ne va pas continuer. On attend lundi pour qu'on aille auprès du préfet. Pourquoi vous vous continuez ? C'est comme ça que les gens se sont assis sur l'engin qui abattent et bouscule les palmiers.
Les soldats qui étaient là sur place, pour dire toute la vérité que Dieu reconnaît, ils n'ont pas réagi. Il est bien vrai qu'ils étaient en grand nombre, parce qu'il y avait près de 30 soldats armés, mais ils n'ont pas bougé la population et eux aussi se sont assis partout. Mais, lorsque le commandant de compagnie qui nous a donné rendez-vous lundi est venu, il a dit que si on ne se lève pas, il va donner l'ordre qu'on tire sur nous. Alors c'est là où on a dit : exécuter les dires c'est ce que nous voulons depuis. Tuez-nous, vous donnez les terres de nos ancêtres à la société, aux Blancs. C'est ce qui vous plaît, mais nous pensons que vous ne pouvez pas le faire chez vous, dans votre propre village, à ne tirer vos frères et soeurs, et vos mamans et vos papas, parce que le Blanc doit absolument occuper la terre en piétinant les ordres de la haute hiérarchie de ce pays. Alors, il dit qu'il compte jusqu'à dix. S'il compte jusqu'à dix et on ne quitte pas cet engin, on va tirer sur nous. On a dit de compter. Il a compté jusqu'à peut-être six, et après, au lieu de dire qu'on tire, il dit qu'on balance des gaz lacrymogènes et les grénades sur nous.
C'est là où tout a commencé à peter: pom, pom, pom, pom, pom ! Il y a eu des gens qui sont tombés, qui ont avalé du gaz. Beaucoup. Heureusement que parmi nous il y avait un ancien soldat retraité qui a demandé qu'on court rapidement aller chercher de l'eau pour atténuer les effets de ces gaz. Bon, c'est comme ça qu'on a été asphyxié par les gaz et nous avons commencé à prendre des photos, des vidéos, pour libérér parce que les vieilles mamans, les vieux papas, ne pouvaient pas supporter. Ils lançaient ça à tort et à travers ! Ils ont lancé là plus de vingt-cinq. On était complètement asphyxiés dans la fumée.
Elise Flore KENIMBENI: Au-delà, justement, de cette situation qui dégénère qu'est-ce que vous envisagez donc ? Vous attendez l'arrivée du préfet pour les assises ? Ou alors vous allez encore passer à l'action demain, pour qu'on puisse entendre vos voix ?
Janvier ETAMANE: Puisque déjà, je vais vous dire que le préfet de la Sanaga-Maritime, quand cette situation qui a commencé – parce que ce n'est pas aujourd'hui, c'est pas avant-hier, ça fait déjà depuis 2021 précisément que ça prend de l'ampleur. On a fait une première opposition en 2021, en 2022 et en 2023. En 2023, on a même pris le chef du village d'Apouh A Ngog et on l'a mis en prison, par ce même préfet.
Alors, nous avons assiégé l’usine. Après, on a dit qu'on libère l’usine, on va lâcher le chef. Bon, on a refusé mais le chef nous a appelé que pardon, quittez, qu'on me libère. On a laissé l’usine, on a libéré le chef. On a sollicité à rencontrer le préfet pour qu'on parle. Nous avons pensé que c'était un père de famille, un père d'enfants. Nous sommes ses enfants, la population, elle constitue comme enfant. Nous sommes allés à la préfecture d'Edéa, accompagné de notre chef. On était une délégation de près de 100 personnes. Le préfet n'a pas daigné descendre de son bureau. Il est resté dedans, il n'a fait qu'appeler le commissaire central avec les éléments des gendarmeries pour nous faire partir de là, alors qu'on allait demander une audience pour une causerie.
Donc le préfet a refusé. Et il nous a même dit ce jour qu'il ne mettra même jamais pied – et depuis que tout ce se passe là-bas, il ne met pas pied. Donc nous n'attendons pas son arrivée parce que déjà, nous savons qu'il ne viendra pas à Apouh. Nous, nous avons dit : nous allons continuer notre bonhomme de chemin jusqu'à ce que le monde voie. S'ils vont nous tuer, qu'ils nous tuent. Parce que même demain, nous, nous comptons être sur les lieux jusqu'à ce que nos voix se fassent entendre. Nous sommes des citoyens entièrement à part dans ce pays. Parce que nous pensons que si c'était sous d'autres cieux dans ce pays-ci, on nous aura déjà entendu, la population, et il y aura déjà eu une solution. Mais pourquoi pas chez nous ? Parce qu'on n'a pas de Président de la république? Parce qu'on n'a pas de ministres ? Parce qu'on n'a pas de préfet, de gouverneur ni de sous préfet ? Alors nous, on va accepter de se mourir pour la terre de nos ancêtres. Voilà qui est notre décision.
Elise Flore KENIMBENI: Merci, monsieur Janvier. Ma dernière question va justement à l'endroit des autres élites : est-ce que les élites de votre village ont également pu se mettre à vos côtés ?
Janvier ETAMANE: Je vous ai parlé de l'ancien officier retraité. Il est une élite à la retraite qui ne nous laisse jamais pour le moment. Nous n'avons pas trop d'élite à Apouh A Ngog. Peut-être c'est là notre malheur: nous n'avons pas trop d'élite, et le peu que nous pouvons avoir, c’est deux ou trois. L'élite, chez nous, c'est des gens qui travaillent dans l'administration camerounaise, comme le gouvernement. Et vous devez vous accorder avec moi que nous ne pensons déjà que c'est pour essayer de prévenir leur pain quotidien. Peut-être s'ils viennent se mêler avec les populations, ça ne fera pas bonne presse. C'est pas dans le privé qu'ils travaillent. Tout ce que nous pouvons avoir comme élite travaillent comme des fonctionnaires.
Elise Flore KENIMBENI: Merci beaucoup, monsieur Janvier.
Propos recuillis par la journaliste camerounnaise KENIMBENI ELISE FLORE