Résistance à Gambela contre l’accaparement des terres : Entretien avec Nyikaw Ochalla
Published: 02 Mar 2010
Posted in:  Ethiopia | GRAIN
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GRAIN | 2 mars 2010 | traduit de l'anglais

L’Éthiopie est aujourd’hui l’une des principales cibles de la ruée sur les terres agricoles dans le monde. Le gouvernement éthiopien a déclaré publiquement qu’il entend fournir 3 millions d’hectares de terres cultivables aux investisseurs étrangers et il semble qu’un million d’hectares aient déjà fait l’objet d’un accord. Une bonne partie des terres acquises par les investisseurs se trouvent dans la province de Gambela, une zone fertile qui est la patrie du peuple Anuak. Les Anuak sont un peuple indigène qui a toujours vécu à Gambela ; ils pratiquent l’agriculture, le pastoralisme, la chasse et la cueillette.

GRAIN a discuté avec Nyilaw Ochalla, un Anuak qui vit en exil au Royaume-Uni, afin de mieux comprendre les conséquences pour les Anuak et les autres communautés locales de cette nouvelle vague d’acquisitions de terres en Éthiopie.

GRAIN : Comment ces projets à large échelle vont-ils affecter l’agriculture des Anuak ?

Nyikaw Ochalla : Les Anuak sont un peuple différent qui a toujours été très proche de son environnement. En tant qu’indigènes, ils sont marginalisés depuis de nombreuses années par le gouvernement. Ils vivent principalement de l’agriculture, de la chasse et de la pêche, mais certains vivent aussi du pastoralisme.

Ce qui attire à Gambela les investisseurs étrangers, c’est la fertilité des terres. Mais la région n’est fertile que parce que les populations locales ont toujours entretenu et conservé leurs écosystèmes grâce à leurs pratiques agricoles. Elles n’ont peut-être pas eu accès à l’éducation moderne mais elles appliquent des méthodes de culture traditionnelles, dont la rotation. Quand arrive la saison des pluies, elles se déplacent vers les zones plus sèches et à la saison sèche, elles reviennent vers les rivières ; de cette façon, elles assurent une gestion efficace de leur environnement. Ainsi toutes les terres de la région sont utilisées. Chaque communauté a son propre territoire dont elle s’occupe ; un territoire comprend les rivières et les terres agricoles. C’est donc un mythe propagé par le gouvernement et les investisseurs que de prétendre qu’il existe à Gambela des terres à l’abandon ou des terres inutilisées.

La tendance actuelle est aux projets agricoles à grande échelle, et beaucoup de gens arrivent à Gambela persuadés de détenir les meilleures pratiques agricoles. Le gouvernement présume que la terre est fertile, mais les projets qu’il poursuit dans la région vont dévaster le sol. Nous observons déjà à Gambela une augmentation des températures due au changement climatique, augmentation qui fragilise les terres. Ces grands projets vont détruire les pratiques de la population indigène et ruiner la fertilité du sol, comme on a déjà pu le constater dans d’autres régions d’Éthiopie. Ce sont justement des mauvaises pratiques agricoles, encouragées par le gouvernement sans prendre en considération la santé à long terme des sols, qui expliquent en partie pourquoi l’Éthiopie souffre de famines à répétition.

Les populations locales sont-elles au courant de ces accords qui sont signés par le gouvernement avec des investisseurs étrangers sur les terres de Gambela ?

 

Camp de réfugiés Anuak au Soudan du Sud

 

Les accords entre le gouvernement et les accapareurs, en particulier les investisseurs étrangers, restent secrets. Je doute même que le gouvernement régional soit au courant. Cet accaparement des terres se fait à Addis Abeba, la capitale de l’Éthiopie. Il n’est pas prévu de consultation de la population indigène qui reste à des lieues de ce genre de transaction. La seule chose évidente pour la population locale, c’est l’invasion de ses terres par de nombreux tracteurs. Mais elle n’a pas de moyens de faire entendre son opposition. Les gens sont juste chassés de chez eux sans véritable consultation, sans véritable compensation.

Étant donné l’expérience passée des peuples indigènes, il leur est très difficile de résister à ces projets. En 2003, sous prétexte qu’un véhicule des Nations unies avait été attaqué, l’armée éthiopienne s’est déchaînée et a tué plus de 400 hommes chez les Anuak. C’est un désastre humanitaire terrible qui continue à se dérouler. Beaucoup d’Anuak ont fui leurs terres pour se réfugier dans d’autres parties du continent, par exemple au Soudan où vivent des milliers de réfugiés éthiopiens. Et maintenant, le gouvernement a décidé d’envoyer de nouveaux contingents de l’armée dans la région. L’intention est clairement d’écraser toute opposition qui pourrait se faire jour contre cet accaparement des terres. Aujourd’hui à Gambela, le gouvernement central impose un couvre-feu.

Ce à quoi on assiste aujourd’hui est le prolongement de ce qui s’est passé en 2003 et je crois que le régime actuel a très bien calculé son coup pour s’assurer que la population locale ne puisse pas se faire entendre et qu’elle n’ait aucun moyen de protester. Les gens ont très peur de parler de l’accaparement des terres. Mais ils savent que cela va détruire leur avenir, que l’abandon de leurs terres pendant 50 ans à des entreprises étrangères va les ruiner et laisser la terre dans un état lamentable. Il n’est donc pas impossible que des conflits éclatent, puisque les gens ne disposent d’aucun autre moyen de résister.

Comment réagit l’importante diaspora éthiopienne à la situation actuelle ?

Il y a plusieurs façons de voir les choses : Une petite fraction de la diaspora éthiopienne soutient avec enthousiasme la politique actuelle du gouvernement, tout simplement parce qu’il s’agit de personnes qui bénéficient de concessions sur les terres ou de membres du parti en place. Toutefois, je pense que la majorité est très inquiète. Il est grand temps de nous rassembler si nous voulons à l’avenir assurer la protection de la terre pour la population éthiopienne, car ce n’est pas seulement Gambela qui sera touchée. Les acquisitions de terres ont lieu dans tout le pays, à un moment où la population est en train d’augmenter. Il est extrêmement difficile de prévoir l’avenir, mais on sait que la population aura de plus en plus de problèmes pour accéder à la terre.

Pouvez-vous imaginer un scénario qui permettrait à la population locale de retirer quelque bénéfice de ces grands accords fonciers ?

 

Camp de réfugiés Anuak au Soudan du Sud

 

Je doute fortement qu’on puisse arriver à des accords gagnant-gagnant. Nous avons ici affaire à un régime, en Éthiopie et dans d’autres pays africains, qui est la cible d’investisseurs très corrompus. Ce qui les intéressent, ce sont leurs propres profits, pas les populations.

Nul ne choisirait de son plein gré d’échanger un travail agricole tel qu’il est pratiqué depuis des siècles pour devenir journalier et gagner une misère. S’il est question d’augmenter la production agricole, le meilleur moyen serait d’aider la population indigène à réaliser des projets agricoles à petite échelle qui soient respectueux de l’environnement.

Pourquoi le gouvernement éthiopien est-il si résolu à céder les terres du pays à des investisseurs étrangers ?

L’une des raisons pour laquelle le gouvernement invite les investisseurs à s’installer est qu’il veut faire bonne figure aux yeux des bailleurs, montrer qu’il fait quelque chose face aux famines récurrentes. En outre, le gouvernement éthiopien est partie prenante du combat de la communauté internationale contre le terrorisme. Les pays donateurs hésitent ainsi à critiquer l’Éthiopie qui est le seul pays relativement stable dans une Corne de l’Afrique potentiellement explosive. Le gouvernement a beaucoup d’ennemis au sein même, et en- dehors, du gouvernement ; or depuis 2001, tout opposant au gouvernement est considéré comme un terroriste.

Le gouvernement éthiopien joue en fait un jeu plus sinistre et la communauté internationale refuse de le voir ou bien l’accepte, parce que ça l’arrange. Tous les moyens sont bons pour museler le pouvoir politique dans le pays : la création d’une société divisée en classes et l’argent reçu des investisseurs permettent au gouvernement d’acheter du pouvoir.

L’accaparement des terres est aussi un prétexte pour créer un vide dans la région, de façon à empêcher les peuples indigènes de faire entendre leur opposition au gouvernement. Ce régime ne connaît pas les principes moraux. Il prétend respecter les droits des peuples indigènes, mais le transfert des pouvoirs qui avait été promis ne s’est jamais réalisé. La terre est censée être sous le contrôle des populations locales par l’intermédiaire d’un système fédéral. Mais le gouvernement central a maintenant décidé d’intervenir : il veut étouffer toute opposition, tant au niveau local qu’au niveau national. Pour ce faire, il se sert de l'économie pour diviser la société en classes.

Pouvez-vous nous expliquer de façon un peu plus détaillée quel impact peuvent avoir les acquisitions de terres sur le programme politique du gouvernement ?

Quand le régime actuel a pris le pouvoir en 1991, il avait le soutien des Anuak qui s’opposaient à la politique foncière du précédent régime socialiste et à l’influence destructrice de ce dernier sur leurs valeurs culturelles. Ce régime avait en effet institué une politique de colonisation, qui avait amené à Gambela des milliers de colons extérieurs à la région pour y cultiver les terres. Le régime socialiste avait mis en place un modèle agricole d’État destiné à la production de cultures de rente. La population locale, qui n’avait pas été consultée, opposa des résistances à cette politique et décida de soutenir le régime actuel.

 

Camp de réfugiés Anuak au Soudan du Sud

 

C’est pourquoi le nouveau régime leur avait accordé l’autonomie au niveau de la région, une autonomie qui a depuis été grandement restreinte. Il n’est pas permis d’avoir des élections au niveau de la région, de peur que des représentants de la population indigène ne soient élus. De nos jours, les représentants sont nommés par le gouvernement central.

On peut dire que ce gouvernement poursuit un génocide systématique de la population indigène. Aujourd’hui de nombreux Éthiopiens d’autres régions du pays viennent s’installer à Gambela pour travailler dans les grandes exploitations agricoles. Nous sommes à un moment critique pour l’avenir de la population indigène de Gambela.

Les investisseurs étrangers qui vont venir dans la région vont apporter des opportunités d’emploi, mais celles-ci seront surtout destinées à des travailleurs qui viennent de l’extérieur de la région. Cela conforte les intérêts du gouvernement qui aimerait bien se débarrasser de la population indigène, mais qui ne peut plus simplement assassiner les gens comme il l’a fait par le passé, parce que cela risquerait de ternir son image. L’arrivée d’investisseurs étrangers empêche la communauté internationale d’invoquer un génocide systématique. Mais, nous le savons, la population indigène sera chassée de ses terres et le changement démographique la fera disparaître de la région.

Nyikaw Ochalla peut être contacté à l’adresse suivante : ochalla@hotmail.com
Source:GRAIN